 |  |  | | Autres textes en lignes - Pour être informé du prochain document Cliquez ici | Au Laos, pays du million d'éléphants et du parasol blanc, le baci est l'une des fêtes (boun) les plus populaires. Communément appelé sou khouan, le baci est une cérémonie du rappel des âmes dont le sens ne peut être approché hors du système de représentations collectives de la culture lao. Il faut rappeler que la société laotienne est extrêmement composite. Le groupe Thaï auquel appartiennent les Lao Loum (ou Lao des plaines) représente environ 55% de la population. Cette cérémonie est organisée autour d'évènements particuliers comme le Nouvel An ou le mariage mais aussi pour un enfant qui vient de naître, pour un malade qui vient de guérir, pour la visite d'un dignitaire, pour un voyage à entreprendre etc. D'une certaine manière le baci exprime ou crée les conditions favorables pour des souhaits de santé, de bonheur, de prospérité. "Le jour faste est choisi, et l'heure. La maison a confectionné un phakouan.[1] C'est un plateau surmonté de coupes ô et de khan (plateaux plus petits) sur lesquels sont piqués des cornets de feuilles de bananier remplis de fleurs. Au sommet, comme un panache de joie, un cornet plus grand dresse sa chevelure de fleurs des champs, fièrement enfilées sur de petites tiges en bois. En outre, le phakouan contient alcool, oeufs, gâteaux, riz, argent, cierges et fils de coton. Alors les parents arrivent, apportant qui des phakouan semblables ou plus petits, qui de simples coupes, remplis de riz et de fleurs..." Thao Nhouy Abhay [2] L'officiant s'adresse ensuite aux divinités puis à l'âme et exprime enfin les souhaits. Il le fait face à la personne à honorer. Quelqu'un vient attacher à son poignet une cordelette de coton et lui-même répète le rite sur le poignet de la personne pour laquelle on a fait le soukhouan. Cette cordelette doit être portée le plus longtemps possible. Cette cérémonie, Georges Condominas [3] la rattache au culte des Phi et plus généralement encore à tout un système de représentations recomposé par le bouddhisme. Pour comprendre le baci et plus précisément l'appel aux âmes, il est nécessaire de savoir que dans la pensée lao le corps est composé de trente-deux parties possédant chacune une âme [4]. Ces âmes ont une propension naturelle à s'échapper, à quitter leurs "habitacles". Ces échappées, voire ces pertes d'âmes ou vols, sont à l'origine de certaines maladies et plus généralement d'infortunes. Le chamanisme se comprend d'ailleurs dans le cadre d'une telle conception. L'appel d'âme que fait l'officiant dans le baci ou soukhouan vise à cette intégration. Ainsi sont rappelées l'âme de la tête qui peut être au ciel Akalita, l'âme des jambes etc. "Venez ô âme, venez par le sentier qu'on vient d'ouvrir, par la piste qu'on vient de balayer ; Revenez chez vous ; Passez à gué si vous avez de l'eau jusqu'à la poitrine ; Passez à la nage si le fleuve est plein ; Quand vous arrivez au raï, ne vous cachez pas dans les paillotes ; Quand vous arrivez à la souche d'arbre, ne vous reposez pas en y posant la tête; N'ayez pas peur quand vous approchez ; N'ayez peur ni des génies, ni des fantômes. Venez ô âme : si vous avez mangé avec les Phi, il faut rendre ; Si vous avez chiqué avec les Phi, il faut cracher ; Il vous faut revenir le ventre vide, revenir manger le riz avec votre oncle, revenir manger le poisson avec votre aïeul." Après l'appel aux âmes viennent les formulations de souhaits et comme nous l'avons déjà noté l'attachement de la cordelette qui, en "fermant", permet de contenir les âmes vagabondes. Le baci se termine généralement par un ngan, fête, veillée ou cour d'amour. Le baci, et surtout les représentations culturelles sur lesquelles il est fondé, illustrent des conceptions étiologiques et thérapeutiques présentant des décalages manifestes d'avec nos conceptions médicales et psychologiques occidentales. Il y a d'abord la question de la définition même de la notion de maladie. Les "troubles" que nous classons dans la catégorie Maladie peuvent être classés dans d'autres aires culturelles dans une sorte de catégorie Infortune. Il serait naïf et inconséquent de rejeter ce décalage dans le rayon des conceptions archaïques en prétextant que notre nosographie possède une validité scientifique. Par quelle logique plaçons-nous la varicelle et l'hystérie dans le même ensemble ? Sommes-nous certains que notre DSM (et upgrade) ait été conçu sans empreinte culturelle ? Epistémologiquement, la statistique n'est pas un savoir mais seulement un outil mathématique. L'analyse la plus approfondie des composants d'un téléviseur n'expliquera en rien la nature d'un film qui y est projeté. Le mythe d' Œdipe nous décrit-il un malade ? Il y a ensuite la question du modèle étiologique. Le baci montre la prépondérance d'une structure soustractive (la perte de quelque chose) alors que la plupart de "nos maladies" sont comprises dans une structure additive. Un virus ou le complexe d'Œdipe sont en moi, en surplus. Aucun modèle n'est "pur" bien entendu : nous connaissons aussi des maladies par carence, par pertes diverses et les laotiens répertorient aussi des maladies par addition. Il n'empêche que les modèles étiologiques et surtout thérapeutiques peuvent être en opposition dans l'esprit des patients migrants, surtout si les soins prodigués le sont sans considérer la personne et ses étayages culturels.
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