N'DöepUn moment du ndöp - extrait du film de M.Meigant.- Descente du rab
 Image du film N'doep de Michel Meignant
 

Orthographie

 

n'doep -- ndöp

La célébrité de la cérémonie du ndöp hors du Sénégal doit certainement à l'intérêt qui lui a été porté par ce qu'il est convenu d'appeler aujourd'hui l'École de Fann (Dakar), autour du psychiatre Henri Collomb, dans les années soixante. Médecin-chef du Service neuro-psychiatrique, Collomb a été attentif aux représentations de la maladie et aux procédures thérapeutiques des autochtones. Ceci a généré une grande quantité d'études et une collaboration dans les soins avec les ndöpkat, c'est à dire les officiants du ndöp. Dans ces études, on retient généralement les innombrables articles de Collomb lui-même et de ses collaborateurs [1], notamment celles d'András Zempléni sur le ndöp et l'incontournable Œdipe africain de Marie-Cécile et Edmond Ortigues.

La plupart des ces travaux ont été conçus en se focalisant sur l'aspect thérapeutique. Ce fut encore récemment le cas dans la thèse de Mme Aminata Diop-Ben-Geloune qui en proposait une approche clinique et psychanalytique [2]. Cependant et aux dires mêmes de tous les auteurs précédents, le ndöp est plus largement un culte d'alliance et de fondation avec les esprits ancestraux, les rab. Ce culte contient en lui-même une dimension rituelle d'initiation et de possession qui l'ont fait comparer  au(x) vaudou(s) haïtien et béninois, au candomblé du Brésil, au bori haoussa, au zar éthiopien voire au derdeba de la confrérie des gnaouas du Maroc. Ces rapprochements nous paraissent être faits avec trop de hâte car au-delà du saisissement (pour l'observateur) provoqué par la possession, il n'est pas évident que les rab, les loa, les orishas, les zar, les mlouk etc. soient des entités invisibles interchangeables.

Comme nous l'avions déjà souligné dans le document sur le baci laotien, encore faudrait-il au préalable resituer ces « invisibles » dans les systèmes de représentations dans lesquels ils s'inscrivent au coté des représentations de l'univers, de la société et de la personne.

Les rab.

(en wolof : animal - en sérère pangol (sing.fangol : serpent)

Ils appartiennent avec les tuur à un ensemble qui peut être appréhendé comme celui des esprits ancestraux. La différenciation entre tuur et rab n'est pas toujours évidente mais il semble cependant que les tuur soient reconnus depuis longtemps par un lignage, un quartier, un village c'est à dire par un groupe relativement large de personnes et les cultes qui leurs sont rendus ont une dimension collective. Par exemple, Mame Ndiaré est le génie protecteur Yoff depuis le XVIe siècle, un tuuru est régulièrement organisé pour commémorer la victoire grâce à son aide sur le royaume de Cayor en 1748. « La différence (avec les rab) réside dans la notoriété et l'ancienneté de l'alliance ».[3] Les rituels du ndöp et de samp vont justement permettre de faire une alliance et de fixer tel ou tel rab.

« Chaque être humain a son double qui, telle une ombre, vit tous les instants avec lui. Ce double a été conçu en même temps que l'être humain par ses parents-rab qui, eux aussi ont été engendrés chacun de leur côté par leurs géniteurs-rab respectifs... » [4].

Dans ce monde double on retrouve les mêmes caractéristiques que dans celui des humains. Ainsi les rab ont un lignage, une famille, un sexe, un nom, une race, une religion etc. le rab individuel protège celui qu'il accompagne mais dans une relation d'échange, il a aussi ses exigences. Si ces dernières ne sont pas satisfaites le rab génère du désordre à l'intérieur de l'individu s'exprimant le plus souvent par la désorganisation des relations avec autrui. Dans ce cas de figure un tuuru ou un samp peuvent suffire.

Pour Zempléni un samp est un :

« ndöp discret sans tambours, ni séances publiques de danses, adressé, le plus souvent, à des rab musulmans dans l'intimité du domicile de la possédée. Il dure une seule journée, comporte un sacrifice de mouton ou de chèvre et reste centré autour de la construction de l'autel (domestique). »

Le ndöp est pratiqué essentiellement  « dans les cas où la personne est possédée par un rab d'ancêtres, ou par un rab sauvage .. rab non identifié, perturbateur et dangereux.. ». Comme l'a expliqué Mame Fat Seck  à Mme Aminata Diop-Ben-Geloune :

« les rab sauvages sont des rab qui vivaient dans les arbres auparavant. Les humains ayant perturbé cet équilibre en détruisant la flore sans rituel, ils se sont dispersés un peu partout et sont à la recherche d'un lieu, d'un pacte .. il arrive aussi que des tuur deviennent sauvages parce que leur xamb (autel domestique - lieu de fondation) a été détruit ou déménagé sans aucune forme de rituel... ».

Nous ne pouvons développer ici quantité d'informations mentionnées et analysées par les auteurs précédents mais il suffit de savoir que les exigences des rab sont précises, codifiées ainsi que les différentes manières avec lesquelles ils peuvent perturber les humains. Il n'est pas abusif de dire qu'il existe de véritables théories étiologiques, une nosographie précise et des thérapeutiques correspondantes.

Il convient cependant de rappeler que les données précédentes (et à venir) sont celles des spécialistes, qu'ils soient ndöpkat ou  psy.. et ethnologues initiés à ce savoir. Les représentations culturelles de la population « générale » ne relèvent pas nécessairement de ce seul registre. Le Sénégal  est une mosaïque de cultures en continuel mouvement. M-C et E. Ortigues expliquaient déjà en 1962 que le terme rab subissait des extensions.

« ...si le mot rab est employé d'une manière très large dans les différentes couches sociales et en dépit de degrés d'acculturation très divers, à propos de situations ou de tableaux cliniques également fort divers, c'est qu'il désigne aussi les djiné et saytané islamiques sans que les locuteurs distinguent clairement les esprits appartenant à la tradition animiste de ceux appartenant à la tradition islamique. » [5]

déroulement du ndöp

Dans la démarche thérapeutique du ndöp et particulièrement sous sa forme « individuelle », bien qu'étendue au groupe familial souvent élargi, Zempléni distingue sept phases.

1. La consultation et le diagnostic - Seet - Suur

Le seet (chercher - inspecter ) est un procédé divinatoire pouvant faire appel au rêve et/ou à la médiation d'objets comme des racines ou des cauris afin d'obtenir des informations. Il est intéressant de noter l'asymétrie d'avec les techniques de diagnostic des psychologues ; dans un cas c'est le ndöpkat qui interprète lui-même la configuration d'une situation, par exemple les dispositions de racines flottant dans un récipient, dans l'autre cas c'est au patient que l'on demande d'interpréter quelque chose, par exemple les taches du Rorschach.- Ce diagnostic peut éventuellement conduire à ne pas reconnaître les agents pathogènes attendus pour le ndöp. [6]

2. Le commencement - Saj

Il a lieu le samedi soir ou le mardi soir. Comme l'explique Vezzoli [7], il s'agit de préparer la malade après avoir demandé la permission aux plus grands Tuur. Cette phase peut elle-même être décrite en trois moments. Aux quatre points cardinaux, l'officiant crache en le pulvérisant du lait caillé sur la personne. C'est le Buusu. Ensuite les tam-tams reprennent et avec le chant du raay l'officiant caresse (traduction littérale de raay) le corps vers le bas pour faire descendre le rab. Enfin la danse reprend avec éventuellement le bak du rab si celui-ci est déjà connu. Le même auteur décrit ainsi son vécu de ce moment :

"..Peu à peu le bruit s'enfle ; les battements des mains, le mouvement des corps qui se balancent, vaguement éclairés par une lumière vacillante, s'unissent au rythme assourdissant des tam-tams. On se laisse facilement gagner par un état particulier où tout semble lointain, irréel, comme inaccessible et proche à la fois.. » .

Les participants se dispersent ensuite dans la nuit et se retrouveront le lendemain pour la phase suivante.

3. Les mesures - Natt. La nomination du rab. Waccé

Le rab est censé quitter toutes les parties du corps qui sont mesurées. Pour Zempléni il s'agit de « prendre les composantes de la personnes, morceler l'unité de celle-ci pour la mettre sous contrôle et la manipuler ensuite. » Le nom du rab peut être révélé par la malade elle-même dans un état second à n'importe quel moment de la cérémonie et souvent suite à un rêve, une danse, une transe etc. Vezzoli note que la participation de la malade est ici nécessaire et cela, en opposition d'avec la phase précédente où l'attitude attendue était plutôt celle de la soumission.

4. L'ensevelissement symbolique - Bukuto

La malade s'étend sur l'animal de sacrifice, ligoté et étendu sur le coté droit et tous les deux sont recouverts de pagnes de couleurs. C'est l'inhumation symbolique. le point essentiel de ce moment est de faire en sorte que le rab descende et soit transféré sur l'animal. La malade bondissant hors des tissus exprime sa renaissance et sa libération. Elle s'engage désormais à suivre le culte.

5. Le sacrifice - Rey

Par le sacrifice l'animal se charge de la maladie. Il est important que la malade vive, corps contre corps, les derniers soubresauts de l'animal. Ce moment concrétise aussi l'alliance et l'échange avec le rab qui seront  matérialisés dans la construction de l'autel.

6. La construction de l'autel domestique - Samp

Elle obéit elle aussi à des règles et des actes précis. Sa raison d'être essentielle est de fixer le rab dans une fondation où il sera reconnu et accessible aux échanges. On dépose dans des trous (xhamb) des racines, des parties de l'animal du sacrifice, du lait, du sang et sur cette fondation des récipients représentant différentes parties de la « maison » du rab. pendant ces opérations d'autres mesures sont faites ainsi que des prières.

7. Les séances publiques de danse et de possession.

Dernière phase de la cérémonie, les danses et possessions publiques manifestent le retour dans la communauté. Il est important de signaler que les aspects « désordonnés » de ces manifestations ne sont qu'apparents. Bien au contraire, la plupart des comportements et des conduites obéissent à des normes nécessitant de longs apprentissages.

 

Ces phases se déroulent sur plusieurs jours, voire parfois plusieurs mois si l'on y inclut les rencontres initiales et la phase de consultation et de diagnostic. L'étymologie et la définition de cérémonie (lat. caeremonia : caractère sacré - forme extérieure d'un culte ou d'un évènement social) et sa définition pourraient convenir à qualifier le ndöp mais les connotations de la notion de cérémonie dans le monde occidental en rendent difficilement compte. Dans notre société, qu'elles soient religieuses ou laïques (cérémonie du baptême ou cérémonie du 14 juillet), les cérémonies ne se déroulent guère sur une durée dépassant une journée.

Cette description n'est pas absolue et des variantes sont observables. Ainsi si vous visitez le site de la commune de Yoff (Dakar - Sénégal), une page sur La culture Lebou [ lien devenu inactif. Connaissez-vous l'actuel ? ] propose la terminologie et les phases suivantes :

 

Le puits de Mame Gana Diop

Puits de Mame Gana Diop

1 - Le Seet- phase de divination
2 - Le Ngomar- on fait le taagu (autorisation par les chansons)
- la mixture de mil et de plantes est soufflée sur le malade,
- qui est massé vers le bas, se termine par des danses.
3 - Le Natt- c'est la mesure avec le mil, transformé en boulettes,
- qui sont mangées par les membres de la famille
4 - La descente
5 - La nomination- peut se manifester éventuellement pendant le ngomar
6 - Le Bëkëtu- phase de transfert sur l'animal
7 - Le sacrifice- mort de l'animal et construction de l'autel (Xamb)
8 - Séance publique- accompagnement du patient, danses et transes

 

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Documents connexes :

- Psychopathologie et migration : un cas de wootal  de Omar Sylla et Mor Mbaye

- Notre communication au 1er Congrès Panafricain de Santé Mentale, Dakar, 2002

- Voir aussi l'article : Tradithérapies : thérapies ou pas ?

 

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Références, filmographie


1- Sur de nombreuses années, la liste de ceux-ci est trop considérable pour pouvoir les mentionner tous, aussi nous renvoyons au travail exhaustif de René Collignon, Vingt ans de travaux à la clinique psychiatrique de Fann-Dakar, dans Psychopathologie africaine, Vol. XIV, n° 2-3, 1978 - retour

2 - Diop-Ben-Geloune (A), Du Ndëp, un soupçon de Je, Approche clinique et psychanalytique d'un rituel thérapeutique au Sénégal, Université Victor Segalen Bordeaux 2, UFR des Sciences de l'Homme, Thèse de psychologie, 1997, 2 tomes. - retour

4 - Cette phrase est extraite des entretiens de Mme Aminata Diop-Ben-Geloune avec Mame Fat Seck, entretiens rapportés dans sa thèse. Les autres citations provenant de ces entretiens seront signalées par (DBG-MFS) - retour

7 - Vezzoli (R), Contribution à l'étude du N'Döp, cérémonie du culte de possession par les rab chez les wolof-lebou (Sénégal), Thèse de médecine, Université de Bordeaux 2, 1972. -  retour

3 - Zempléni (A), La dimension thérapeutique du culte des rab, Ndöp, Tuuru et Samp. rites de possession chez les lebou et wolof, dans Psychopathologie Africaine, Vol.II, n°3, 1966 - retour

 Zempléni (A), l'interprétation et la thérapie traditionnelles du désordre mental chez les wolof et les lebou (Sénégal), Thèse de 3ème cycle, 1968, 2 tomes. - retour -

5 - Ortigues (M.C) et (E), Œdipe africain, Paris, L'Harmattan, 1984  - retour

6 - Dans l'aire culturelle concernée, à côté des manifestations des rab peuvent être aussi considérés d'autres agents pathogènes : les dömm renvoyant à la sorcellerie dite anthropophagique, aux jinne correspondant aux djoun (sing. djinn) de l'islam et enfin au ligêêy, c'est à dire à ce qui est connu sous le nom de maraboutage. - retour

Le ndöp a été filmé et commenté, nous y renvoyons les lecteurs pour une appréhension plus sensible :
8 -N'Doep, auteurs : Collomb (H), Zempléni (A), réalisateur : Meignant (M), film couleurs 16mm et vidéo-cassette VHS SECAM, 40mn,1967 - retour 

 - Publié après la rédaction de cet article :

 - Ndoye Omar, Le N'Döep : Transe thérapeutique chez les Lebous du Sénégal, Paris, L'harmattan, coll. Psychanalyse et Traditions, 2010

 - Un article développé sur la culture lebou est accessible sur le site de l'UNESCO

 - De nombreuses vidéos, plus ou moins réussies, sont consultables sur You Tube

 


Orthographie
Nous avons recensé: ndöp - n'döp - ndëpp - ndëp - n'doep - n'doëp - ndoep, parfois avec N ou D majuscules. Les usages concernant la graphie des noms de peuples et de termes spécifiques aux langues de ceux-ci sont extrêmement variables. A notre connaissance il n'existe pas d'unanimité internationale. Aussi, nous écrirons les mots tels que l'ont fait les auteurs desquels nous citons un titre, une phrase ou un terme. Pour le reste nous nous sommes conformés à l'usage le plus répandu et aux règles du français. Les ethnonymes ont donc une majuscule et peuvent prendre la marque du pluriel. Ainsi comme nous le faisons pour Les Parisiens, les Allemands ou les Arabes, nous écrirons par exemple les Wolofs et les Lebous. - retour -

Puits de Mame Gana Diop
Le rab Mame N'diare, protecteur du village de Yoff, s'adressa une nuit au vertueux Mame Gana Diop et lui demanda de creuser un puits là où il trouverait une lance. Ce que fit le vieil homme. Mame N'diare lui demanda aussi de tresser des cordes avec de l'écorce de baobab et de faire des piquets en acacia. Ce qu'il fit aussi. Une autre nuit, le rab ordonna à Mame Gana Diop de faire certains rites prés d'un rocher marin, reukeu. Des vaches aussi nombreuses que les cordes tressées en sortirent et devinrent le bétail de cet ancêtre. Le troupeau put ainsi s'abreuver avec l'eau du fameux puits. - retour -

 

 

© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - Juillet 1999